___Seize heures. Les deux frères sont toujours assis sur le lit, leurs jambes planant légèrement au-dessus de la moquette, la touchant du bout de leurs orteils, et sursautant comme deux adolescents pris en faute quand leurs pieds se rencontraient. Ils ont parlé durant toute l'après-midi. Parfois pendant quelques secondes, quelques minutes, rattrapant au vol toutes ces années de perdues, qui ne demandaient qu'à être saisies. La gène et la timidité sont toujours là, laissant à travers leurs mots une certaine distance. Comme une barrière invisible les empêchant d'aller plus loin. Les entrailles de Tom s'ouvrent, et c'est la douleur et la tristesse de son tendre petit frère qui se déversent dedans. Comme s'il mettait de l'eau dans son moulin, Bill se sent bien dans cette chambre, et sourit même à une blague de Tom. Même si les minutes de silence sont bien plus majoritaires que leurs secondes de discussion, celles-ci ne sont pas gênantes. Profitant juste de la présence rassurante de leur âme jumelle, leurs coeurs semblent s'être calmés ... jusqu'à la prochaine tempête.
___C'est un gargouillement de ventre qui fendille la fine pellicule de leur bulle protectrice. Bill rougit à son problème intestinal, et trouve un intérêt soudain à contempler le tissu de ses chaussettes. Après plusieurs minutes de lutte, Tom réussira à le convaincre de sortir de la chambre. Il lui fera visiter l'ensemble de la maison. Les yeux de Bill se posent partout, et les nombreux clichés de sa famille ne l'aideront pas à calmer son angoisse. Comme un agoraphobe dans un train en période de pointe, Bill sera bientôt en nage. Transpirant légèrement, il s'assiéra sur une chaise au hasard de la cuisine, tandis que Tom farfouille dans les placards, en quête d'une boisson et d'une collation comestibles. Il se retournera vers son frère, et ses pupilles légèrement brillantes l'empêcheront de voir son malaise.
Tom : Tiens, du jus de myrtille et ... e-et du chocolat blanc !
___Se mordant la lèvre nerveusement, il espère que son frère se souvienne, que tous leurs souvenirs datant d'il y a onze ans n'ont pas totalement disparu de sa mémoire. Même si ce n'était qu'un détail insignifiant, Tom l'a ancré dans un coin de son cerveau. Là où tout ce qui lui rappelle son frère est inscrit. Si Bill avait un péché de gourmandise, c'était bien celui-ci. Il pouvait facilement vider la bouteille de jus de myrtille et engloutir la tablette de chocolat blanc aux éclats de noix de coco tout seul et en un temps que même les meilleurs mangeurs de Hot-Dogs de toute l'Amérique n'arriveraient à égaler. S'en suivait inéductablement une discussion de maman sur le risque d'obésité et les troubles alimentaire.
___Tel un flash-back le frappant, comme l'eau salé d'un océan s'écrasant sur le rocher noir de sa triste vie, les yeux de Bill s'innonderont de cette saleté de flotte. Le sel lui piquera la gorge, l'empêchant de déglutir, essayant vainement de faire passer ce malaise. Depuis combien de temps n'a-t-il pas dégusté un carré de chocolat ? Cela fait longtemps, bien longtemps que l'odeur sucrée de cette friandise n'embaume plus ces narine Cela fait longtemps, encore plus longtemps que la texture crémeuse et fondante de ce péché ne fonde plus sous sa langue. Encore combien de choses a-t-il oublié ? Combien de choses n'a-t-il pas vu passer ? Onze ans de sa vie lui ont été enlevés et il sait désormais qu'il ne pourra jamais les récupérer. Comme un américain débarquant au Japon, comme un homme préhistorique au XXI ème siècles, il se sent complètement perdu. Un extraterrestre, posant pied sur une planète inconnue, quittant son monde dans lequel il a grandi. Son monde à lui s'est arrêté en 1995.
___Tom n'aura pas le temps de s'inquiéter de l'absence de réaction de son tendre frère, que la porte s'ouvre doucement, laissant entendre le rire doux et chaleureux de Simone. Suivant sa femme, Gordon trottinera derrière elle, un lourd sac de course dans les bras, qu'il déposera sur le plan de travail de la cuisine. Bill se concentrera sur le sourire et les yeux rieurs de son beau-père, là où des petites pattes d'oies marquent son visage charmeur. Souvenirs d'une vie probablement heureuse. Le brun effacera ses yeux humides d'un coup de manche, son coeur s'étant mis à battre la chamade. Son rythme cardiaque résonnant dans ses oreilles, parcourant son corps jusqu'à faire trembler ses doigts de pieds, il n'entendra pas la question de Gordon. Complètement angoissé, respirant fort, il baissera les yeux deux secondes après que le regard de son beau-père ne rencontre le sien. Tremblant légèrement, les mains moites de peur et de chagrin, il gémira doucement de honte. Un coup d'oeil échangé avec son autre garçon, et Gordon fera le premier pas, comme s'il ne c'était rien passé. L'assistante sociale a été formelle, dictant leurs règles comme s'ils avaient affaire à une personne souffrant de schyzophrénie. Pas de mouvements brusques, pas de cris, pas d'échange de regard de plus de cinq secondes. Agir normalement, comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Agir ... comme s'il ne s'était jamais rien passé.
Gordon : Heureusement que vous êtes là les garçons, on a besoin de muscles pour ranger tout ça ! Votre mère en a achêté pour un ré-gi-ment !
___Levant faussement les yeux au ciel, et après avoir gloussé au sourcil levé de ladite Simone, Gordon embrassera Tom sur le front, comme à leur habitude. N'osant pas aller vers Bill pour subir un rejet trop difficile à supporter, il ne l'oubliera pas pour autant. Lorsqu'il a débarqué dans la vie de Simone, il ne se doutait pas de ce qui l'attendait. Une rupture amoureuse datant d'il y a à peine quelques jours, il avait juré devant Dieu que l'amour ... ce n'était pas pour lui ! Mais pourtant, il s'était attaché à eux, dès le premier instant. Simone, grande, blonde, les yeux d'un marron quasiment ensorcelant était tout à fait son type de femme. Sauf qu'elle était devenue vulnérable, lunatique, changeant d'humeur comme bon lui semblait. Une femme ... anéantie par le chagrin, ayant tout perdu, et croyant que les hommes étaient tout aussi lamentable les uns que les autres. Puis il y avait Tom. En temps normal, la vue d'un enfant l'aurait fait fuir à vitesse grand V. Et pourtant ... il s'y était attaché à ce gamin. Devenu solitaire, l'intérieur de son enveloppe charnelle était tout aussi vide que les prunelles de ses yeux. Ne pouvant en avoir, maudissant Mère nature, chaque jour que son grand ami habitant au-dessus des nuages fait, pour cette différence qu'elle lui a donné, il avait adopté Tom dans son coeur dès la seconde ou ses yeux s'étaient posés sur lui. Il l'avait élevé comme son propre enfant, s'étant fait la promesse absurde de lui rendre le sourire ... ainsi que son frère ! Promesses tenues ... Il était devenu son père qui jamais ne reviendrait.
Gordon : Bill, tu veux nous aider à ranger les courses ?
___Comme si on venait de lui promettre la lune, le brun hochera la tête avant même que l'aiguille des secondes de l'horloge ne bouge. Se sentant obligé de se justifier, Gordon rajoutera un petit ' Nan parce que Tom range toujours n'importe comment ! '. Les deux se chamailleront bientôt, se bousculant tendrement, avant que Gordon ne lui ébouriffe joyeusement ses cheveux emmêlés, sous le regard plein d'espoir de Bill. Il n'est pas le seul à qui les flash black affluent sa mémoire. Gordon revoit les longs mois passés à essayer de gagner la confiance de Tom. Ça n'a pas été facile. Pourtant il y est parvenu. Sauf que Tom n'avait que six ans à l'époque ... Ce n'était pas un adolescent, presque un adulte, détruit pas l'homme qui incarnait son père. Son propre passé refait surface, et il battra des cils discrètement, étant conscient que le moment de se dévoiler n'est pas encore venu.
Gordon : Tom, fais voir tes muscles ! Ils ont poussé depuis la dernière fois ?
___Le brun regardera avec étonnement, une pointe d'amusement dans le regard, son beau-père tâter le biceps de son frère. Après avoir conclu que le fromage avait bien fondu, qu'il était devenu presque dégoulinant, sous le petit cri aigu et outré de Tom, celui donnera une claque sur le torse de celui qui incarne désormais la figure paternelle. Gordon se tournera ensuite vers Bill, ses yeux rieurs se poseront sur lui un instant.
Gordon : Bill ? Tu veux nous montrer toi aussi ? Mettre une raclée à Tom ?
___Sans même avoir réfléchi il se mettra debout, et tendra son bras, comme un patient le ferait pour sa prise de sang. Pour ne plus avoir à subir l'indifférence et la haine d'un père, Bill serait prêt à n'importe quoi. Avec un visage comme le sien, on pourrait habilement lui donner le bon Dieu sans confession. Mais Bill serait capable des pires péchés pour ne plus avoir à endurer ce qu'il a vécu. Un léger sourire nerveux sur les lèvres, Gordon hésitera un instant à lui remonter la manche de son T-shirt. Préférant ne pas tenter le diable, il décidera que non.
Gordon : Plie un peu ton bras ! Pour bander ton muscle !
___Au fond, il s'en fout royalement du concours de muscles qu'il fait avec Tom depuis des années maintenant. Gordon voulait juste faire le premier pas d'une longue et douloureuse route qui les attendait. Il enfoncera doucement sa phalange dans la chair de son bras, faisant s'humidifier les yeux du plus jeune. Gordon est tout près de lui, pouvant sentir son souffle sur sa peau, qui font réveiller en lui des nausées. Son contact le brûle, et ouvre ces cicatrices mises à nues. Mais Gordon ne s'attardera pas. Un pas en arrière, il déclarera en rigolant :
Gordon : Et bien il semblerait que j'ai une équipe de fromage blanc ici ! En route mauvaise troupe !
___Et c'est sous le regard humide de leur mère que les jumeaux graisseront leurs biceps d'huile de coude. Comme sur un grand huit, Bill passera par toutes sortes d'humeur. Au comble de la joie, comme si le fait de ranger les courses était la chose la plus excitante du monde ! L'angoisse, lorsque le bout des doigts de son frère ou de son beau-père frôlent les siens au fur et à mesure que les produits changent de main, avant de trouver refuge dans le placard. La peur, lorsque le brun ne trouve pas la place adéquate de ce fichu pot de nutella. Il tendra le bras, présentant le pot à son frère, espérant qu'il le rangera avant que Gorson ne s'en aperçoive. Les souvenirs l'embrumeront, ses yeux le piqueront, sa gorge hurlera bientôt à l'aide. Le brun panique, Tom ne le voit pas. De dos, trop occupé à essayer de faire rentrer LE morceau de sucre de trop dans la boite, il ne verra pas le pot de cette délicieuse gourmandise trembler de plus en plus. Gémissant doucement, il gesticulera comme un convulsé, ses yeux se posant partout, comme si le rangement allait s'ouvrir juste devant lui ... Trop tard ! Gordon s'est retourné, un paquet de pâtes coincé sous le bras, un autre de riz dans la main, il se figera au comportement de Bill. Posant brutalement le pot sur le plan de travail, il reculera jusqu'au frigo, se cognant douloureusement le dos. Il n'a pas rangé, n'a pas réussi à trouver la place de ce satané pot. Ses yeux brilleront de larmes, son souffle se sera accentué, son coeur accéléré jusqu'à exploser quand ses souvenirs remonteront.
___Mais Gordon ne bougera pas. Il ne s'avancera pas vers lui en hurlant, ne lui jettera pas toutes ces choses qu'il n'a pas réussi à ranger. Il ne le privera pas des aliments resté sur la table. Il ne l'empoignera pas de force, ne l'enfermera pas dans sa chambre noire. Bill veut bien faire des efforts, mais sa mémoire n'a pas l'air complètement d'accord. Trop occupée à pactiser avec l'ennemi, cette traitresse ne cesse de lui envoyer des images de son père. Dans la pièce, tous se sont figés. Attendant que l'autre ne fasse le premier pas, Tom et Gordon se regardent doucement, les deux obligeant l'autre à se jeter à l'eau. C'est finalement Tom qui le fera. Prenant sur son courage, il parlera tout doucement, comme à un animal blessé.
Tom : B-Bill ? Le ... le chocolat ça s'range là ! Dans le placard ! D-Demande moi Bill, d'accord ? Si tu n'sais pas où ça s'range ! J'vais te montrer. Là, c'est le sucré, là le salé ! ... Ou sinon, tu l'poses sur la table si tu n'sais pas.
___Même s'il n'attendait pas de réponse clairement formulée, il restera surpris par le comportement de son tendre petit frère. Leurs prunelles se rencontrent durant un dixième de seconde, avant que le brun ne quitte la pièce précipitamment. Le silence se déchirera par le grincement des lattes d'escaliers, indiquant que Bill a prit la fuite. Maintenant il en est sur, Tom l'a bien lu dans son regard. Y brillait quelques mots, qui semblaient dire ' Je n'y arriverais jamais ! '
– - – - – - – - – - – - – - – – - – - – - – - – - – - – - – - – - – - – - – - – - – - – - – – - – - – - – - – - – - – - – - –
___21 heures. Bill n'a pas quitté sa chambre de toute l'après-midi. Après le désastre des courses, il n'a même pas tenté un pas dehors. Préférant de loin étreindre sa tendre peluche, il ne cessera de répéter dans un coin de sa tête tout un discours pour expliquer son comportement. Sachant très bien qu'il n'arriverra jamais à le réciter, il flânera durant toutes ces heures, regardant tantôt les nuages se déplaçant au gré de leurs envies, se rapprochant dangereusement du soleil, amorçant sa descente vers l'est, trop heureux de retrouver son lit pour quelques heures seulement, tantôt ses nouveaux habits, qu'il n'a même pas essayé. La perspective de se retrouver nu dans sa chambre, alors que n'importe qui a le loisir de rentrer le plonge dans un profond malaise. Le brun n'est pas pudique ... Il est bien plus que cela. Son corps le dégoûte, lui donne la nausée, et il tuerait son propre père pour le changer ... Si il avait le pouvoir d'effacer ses mains qui l'ont fait tant souffrir sur lui. Il aurait pu etre ce genre de garçon, adorant trainer dans les centres commerciaux et autres boutiques, essayant des dizaines de tenues pour n'en choisir qu'une à la fin, la rangeant finalement dans une de ses monstrueuses armoires, croulant sous le tissu et le coton. Mais voilà ça n'était pas son genre. Il n'avait pas d'affaires, n'avait pas d'amis qui l'accompagneraient pendant son excursion shopping, ne se pavanerait pas devant sa famille ... et sa mère ne le complimenterait pas sur l'assortiment de ses vêtements.
___Le brun pousse un énième soupire, essayant d'échapper à ses pensées qui le mitraillent de message. Pourquoi ne pas se rendre à l'évidence ? Bill n'en peut plus de cette solitude. Tout ce qu'il veut, tout ce dont il a désiré durant toutes ces années ... se trouve juste à l'étage d'en dessous. Il sait bien qu'il n'est pas encore prêt à leur sauter dessus, à leur parler ouvertement, de la pluie ou du beau temps. Il veut juste être à leur côté. Là au moins, il se sent en sécurité. Comme tout enfant de 17 ans le serait. Sa place est avec sa famille, non pas cloisonné dans sa chambre avec sa peluche. À l'étage d'en dessous, c'est toute une organisation qui s'est crée.
Tom : Ha putain c'est chaud c'truc !
Simone : Pas de gros mots s'il te plait Tom.
___Levant les yeux au ciel, comme tout adolescent le ferait à la première réprimande de leur mère, Tom posera les toasts brûlant, sortant tout juste du grille pain sur une assiette, où Gordon s'activera à les beurrer avec application. Même si la convivialité est à nouveau au rendez-vous, le malaise fera de nouveau son apparition lorsque les marches d'escaliers grinceront, indiquant la venue du fils tant attendu. Sous l'effet du stress, Gordon cassera même le toast grillé, laissant les miettes de pain se reprendre sur le sol fraichement lavé, signe que Simon n'a pas réussi à calmer ses nerfs autrement que par le ménage. Bill rentrera dans la cuisine discrètement, comme si de rien n'était. Indifférent au regard de son frère, il ne pensera à son estomac qu'en ne sentant l'odeur frais et alléchante du pain grillé. Il se léchera les lèvres un court instant, avant que Tom ne prenne la parole.
Tom : T'as faim Bill ? On allait te monter le plateau. On t'as fait des toasts. Avec du beurre et ... et du fromage. T'aimes ca ?
___Il hochera la tête doucement, et s'assiéra à table, après s'être assuré que tous faisait de même. Il commencerait à grigroter sa tranche de pain grillé, fermant les yeux un instant comme pour mieux savourer l'onctuosité et la douceur du beurre fondu sur son palais. Tout doucement, comme pour ne pas se brûler, il ira créscendo, avalant de plus en plus vite, prenant des bouchées de plus en plus grandes, allant même jusqu'à rafler les miettes de pain dans son assiette, il mettra le tout dans sa bouche ... jusqu'à s'étouffer. Les larmes brillant aux coins de ses yeux, il ne pourra pas s'arrêter. Comme un boulimique en pleine crise, il mangera en quelques minutes ce que sa famille a mis si longtemps à préparer. Il secouera sa tête, comme pour empêcher les images de son passé de venir à nouveau le hanter. Un morceau de fromage de trop, le goût maintenant amer du beurre descendant dans le fond de sa gorge, et son estomac manifestera son mécontentement. Se plaquent les mains sur ses lèvres, il ravalera le tout, et s'apercevra qu'il est le centre de tous les regards. Se rendant compte, surement un peu tard, que son comportement était au combien misérable, il baissera les yeux, n'ayant même plus la force de s'enfuir en courant. Fatigué ... Il est tout simplement lasse de voir ses efforts réduit à néant. Quoi qu'il fasse ... et ce malgré tous ces efforts, cela reste vain. Il gémira en silence, sentant sa gorge le tirer et sa bille faire des siennes. Comme pris de convulsion, son torse se soulèvera de façon systématique, son corps cherchant à faire ressortir tous ces aliments ingurgités en un temps recors.
___Ravalant ses larmes, Tom se mordra l'intérieur de la joue pour ne pas craquer devant son jeune frère. Il frottera nerveusement ses doigts contre la matière rêche de son jean, jetant de temps à autre un coup d'oeil à ses parents, sans qu'aucun d'eux ne veillent prendre la parole. Quoi dire après ça ? Quoi dire à son frère après onze ans d'absence ? Que faut-il dire à une personne détruite, mutilée, auquelle on a volé son âme, pour qu'elle reprenne enfin confiance en elle ? Est-ce que les choses tels que ' T'en fais pas, ça va aller au fil du temps ' marchent ? Non. Tom n'y croit même plus. Perdant confiance, il avait cru que les choses allaient se dérouler d'elle-même. Que tout redeviendrait comme avant. Mais pourtant, Agathe n'avait pas amené un guide de conversation pour les personnes détruites. Essayant maladroitement d'arranger les choses, d'essayer de remettre un peu de couleur dans la vie de Bill, de tasser le noir sur le côté pour faire de la place au rose bonbon ... Ils arrivaient au résultat inverse. Et si en essayant de l'aider ... ils l'enfonçaient davantage dans cette vie misérable. Non, visiblement, il n'était pas écrit que le blond sauverait le brun, et qu'ils auraient vécu en paix pour le restant de leurs jours.
___Craquant enfin, pour toutes les fois où il s'est retenu, le blond se lèvera brusquement, faisant sursauter tout le monde. Tellement surpris, Bill le regardera même, et son menton tremblera lorsqu'il verra les larmes dans les jumelles de ses prunelles. Il étouffera un sanglot, se cachera derrière ses mains, s'attendant presque à être frappé lorsque les pas de Tom passeront près de lui. Pourtant il ne s'arrêtera pas. Allant de plus en plus vite, il montera les marches d'escaliers de quatre en quatre, avant de s'enfermer dans sa chambre, se laissant glisser le long de la porte, tandis que les larmes couleront sur ses joues. Enfin.
___Comme s'ils attendaient le même signal, le brun craquera à l'étage du dessous. S'effondrant sur la table, il n'en aura que faire des miettes de pain et des tâches de beurres qui viendront souiller son T-shirt. Leurs battements de coeur semblable viendront résonner dans la pièce, tandis que leurs chagrins se déverseront. Tout ce qu'ils n'ont pas réussi à se dire, tous ses gestes qu'ils n'ont pas osés effectuer, tous ces regards qu'ils auraient dû échanger, toute cette complicité qui aurait dû se reformer ... Tous ces sentiments ne sortent que maintenant. Sous forme de sanglots incontrôlables. Le brun gémit douloureusement, et murmure le prénom de son frère, espérant au plus profond de lui qu'il revienne.
Bill : Il me deteste, il me deteste.
___Un coup d'oeil échangé entre les deux adultes, et Simonde hochera doucement la tête avant de se lever. Son visage semble serein, mais ses yeux sont remplis de tristesse et de chagrin. La même chose se lit dans les yeux de son mari. Il est temps maintenant. De rallier le passé au présent. Mais la fierté de Gordon l'empêchera de commencer avant que Simone n'ai rejoint Tom dans sa chambre.
Gordon : Bill ? Bill je t'en prie, arrête de pleurer. Tu sais que Tom ne te déteste pas. Tu pourrais faire la pire des bêtises au monde qu'il te pardonnerait encore ... Bill, je comprends ce que tu ressens mais ...
Bill : Non vous ne comprenez pas !
___Il avait répondu en un quart de seconde, et sa voix avait sonné plus forte qu'il ne l'aurait voulu. Détestant la pitié des autres, il ne voulait pas s'engager dans cette direction. Personne ne pouvait comprendre, personne ne pouvait sentir son propre coeur se déchirer jour après jour, sentir son sang couler jusqu'à quitter son corps, sentir ses entrailles s'ouvrir à chaque fois que ses mains se posaient sur lui. Personne ne pouvait comprendre ce que cela faisait ... d'être détruit. Toujours recroquevillé sur la table, cachant son visage humide dans ses mains froide, il ne bougera plus, attentif à la respiration de son beau-père. N'écoutant même pas les paroles de Gordon, il voudrait juste que le monde entier le laisse tranquille. Il ne pourra pas changer, préférant se replier dans un monde imaginaire ou personne ne lui voudrait de mal, plutôt que d'affronter la réalité. Ayant conscience de son comportement plus qu'enfantin, il sursautera presque lorsque la voix de grave de Gordon résonnera dans la cuisine. Et son écho lui renverra un flot de tristesse immense et d'amertume.
Gordon : Bill tu sais ... à moi aussi on m'a fait du mal ... J'avais quinze ans Bill, lorsque ma mère s'est remarié. Je n'ai jamais connu mon père, alors avoir enfin une figure paternelle à la maison me remplissait de joie. J'étais heureux. Ma mère l'aimait tellement. Enfin j'avais quelqu'un pour discuter de football, oui pour jouer aux jeux vidéos ...
___Ses yeux se remplissent d'une douceur infinie, la tendresse de son adolescence. Un sourire vague apparait au coin de ses lèvres, avant de disparaitre brutalement. Comme s'il avait eu honte de se rappeller de ces quelques instant de bonheur, il enchaînera aussitôt.
Gordon : J'étais tellement heureux ... que je n'ai rien dit quand il a commencé à crier de plus en plus fort, ni même quand il a commencé à lever la main sur moi. Ni même quand ses yeux devenaient noirs lorsqu'ils se posaient sur moi. Je crois ... oui maintenant je crois qu'il voulait ma mère pour lui seul. Il n'a jamais beaucoup aimé notre complicité ...
___Le rythme cardiaque s'accélerant, Bill s'autorisera à regarder son beau-père, durant quelques secondes. L'histoire qu'il raconte, c'est la sienne. Lui aussi a connu et enduré les souffrances d'un homme, trop jaloux d'une complicité avec un autre parent. C'est son coeur qui est mis à nu sur la table, c'est ses yeux qui brûlent et qui s'innondent de larmes, c'est son ventre qui se tord, c'est ses entrailles qui s'ouvrent, hurlant leur colère et leur haine contre cet même homme.
Gordon : Ma mère ... n'a rien vu. Où plutôt n'a fait semblant de ne rien voir. Cela a duré trois ans Bill. Durant trois ans, je me suis écrasé. Je n'existais plus. Il m'avait tout pris Bill. Mon honneur, ma fierté, ma liberté ... et surtout ma mère. J'avais bien trop peur de lui pour sortir le soir, de peur de le croiser, qu'il se moque de mes vêtements. J'avais déjà la frousse rien qu'en descendant les escaliers pour aller aux toilettes. Et lorsque je les entendais se disputer le soir, à cause de moi, je ne me précipitais pas comme tout preux chevalier s'en allant sauver sa princesse ... Non, je restais cloîtré dans ma chambre, les mains plaquées sur les oreilles, indifférent aux coups et aux bruits de vaisselles cassées. J'étais lâche ...
___Alors le brun aussi avait cette lâcheté au fond de lui, l'ayant empêché de se rebeller contre son géniteur. Il ne l'a pas empêché de lui faire du mal, il a laissé les choses se passer, empirer, jusqu'à devenir complètement indestructible ... tout comme Gordon l'avait fait. Celui-ci semble avoir oublié la présence de Bill. Perdu dans ses sombres pensées, qu'il pensait avoir rayé définitivement de son coeur, il les cherche au plus profond de son être, bien conscient qu'elles ne s'en iront malheureusement jamais.
Gordon : Je n'étais peut-être qu'un moins que rien à ses yeux, mais pour oublier la maison, je me surpassais à l'école. Sitôt rentré, je me plongeais dans mes devoirs et mes cours, et cela me faisait oublier, rien qu'un instant, ce qu'il se passait autour de moi. Alors à dix-huit ans, les facs m'ont ouvertes leurs portes. J'étais le plus brillant de ma classe, et j'avais remportais mon diplôme haut la main. Avant de partir ... j'ai explosé. J'ai tout raconté à ma mère. Comment elle n'avait pas pris soin de moi durant ces trois ans, comment elle m'avait abandonné, comment elle s'était trompée en épousant cet homme ... J'ai cru que le chantage marcherait. Alors je lui ai demandé de choisir entre lui et moi.
___Reprenant enfin conscience, comme un noyé remontant à la surface, il a réussi à mettre ses pensées de côté et à reprendre le dessus. Il regardera Bill avec une tendresse infinie. comme il aurait voulu que son beau-père le regarde. Les yeux dans les yeux, se tissent au fond d'eux un lien invisible au regard des autres. Comme une promesse silencieuse de ne jamais se faire de mal mutuellement, Bill effacera ses yeux humides avant de demander, d'une voix atrocement faible, comme un chuchotement.
Bill : Et ... et alors ?
Gordon : Alors à dix-huit ans, je suis parti de la maison.
Bill : Elle l'a choisie lui ?
___Oubliant même sa timidité et sa gène, le brun avait parlé sans réfléchir, tellement cela l'avait choqué. Rougissant légèrement quelques minutes plus tard, il se sentira extrêmement bien sous le regard tendre et rassurant de son beau-père.
Gordon : Oui, elle l'a choisie ... Lui. Et depuis notre relation n'a plus jamais été la même ... Alors tu vois Bill, je crois que je suis la personne la mieux placée pour te comprendre. Je te comprends mieux que quiconque. Je sais que c'est très dur, c'est nouveau pour toi, toutes ces nouvelles personnes autour de toi, qui ne demande qu'à t'aider. Mais comme elles ne savent pas comment faire, elles tentent milles et une choses, et ne tombent jamais sur la bonne solution. Bill on va y arriver. Je te promes qu'on va y arriver.
___C'était évident, tellement évident, que le brun se demanda pourquoi il n'y avait pas pensé plus tôt. À la première seconde où il l'avait vu, il savait que cet homme ne lui ferait jamais de mal. Pourquoi s'être enfui tant de fois, tournant le dos à la main qu'il lui tendait ... Les yeux humides, le menton tremblant comme une feuille en plein vent, il hochera doucement la tête, avant que Gordon ne confirme ses pensées, avec un tendre sourire sur les lèvres. Et dans ses yeux brillaient un papillon prenant son envol, qui sonnait comme une promesse. Cependant, une chose viendra perturber ce moment de paradis entre l'enfer de leurs passés. Rien qu'un seul nom et Gordon aura compris.
Bill : Tom ... I-Il m'en veut beaucoup ?
Gordon : Bill, je t'ais déjà dis qu'il ne t'en voulait pas. Tu sais c'est très dur pour nous tous, mais pour lui ça l'ai encore plus. Il t'a tellement attendu Bill, s'est imaginé dix mille scénarios en tête, a répété trente-six discours devant son miroir ... et au final ce n'est pas du tout ce qui est arrivé. Il n'est pas aussi fort qu'il le pensait être.
___Bill a déjà fait un énorme pas en avant, et pourtant avec Tom, il est déjà en train de reculer. Comment dire à son jumeau à quel point il vous a manqué si le regarder dans les yeux est déjà trop dur à supporter ? Comme lisant dans ses pensées, Gordon répondra à sa question silencieuse.
Gordon : Il faut juste que l'un de vous fasse le premier pas Bill. Si tu ne te sens pas assez courageux pour lui parler, tu peux juste aller le voir, t'assoir près de lui. Il comprendra très bien le message. Et il n'en sera que plus heureux si cela vient de toi. Lui a bien trop peur que tu le rejettes pour le faire.
___Tel un flash-back, ses yeux se voileront et le voile de son passé se dessinera. Il se souviendra avec émotion de toutes les fois où il avait été se pelotter contre Tom, recherchant son pardon après avoir cassé son plus beau jouet. Frottant son nez contre sa gorge, il ne cessait de murmurer des centaines de ' Pardon Tomi. ' L'odeur de sa peau, la tendresse de son regard, la douceur de ses bras qui l'enveloppaient, signifiant que le blond ne lui en voulait déjà plus, éclateront dans le coeur du brun, refaisant couler un sang neuf dans ses veines. Un sang pur, chaud, et réconfortant. Un sang nouveau, qui coulerait bientôt dans le corps de son frère.